Cédric (04/11/1991)
Par Rachel, lundi 16 février 2009 à 21:53 :: Avant :: permalien #488
Ce n'était peut être pas seulement le hasard qui m'avait conduite, une fois de plus, dans ce parc en cette froide journée d'automne. Dans chaque allée, des enfants courraient et criaient. Je les dévisageais tous. Je cherchais dans leur visage un signe familier, un indice. Je les scrutais tous les uns après les autres, à chaque fois un peu plus déçue de ne pas l'avoir retrouvé. J'errais entre les arbres comme à la recherche de l'impossible. J'étais ce jour là particulièrement fatiguée. Les mères, inquiètes, se demandaient pourquoi je dévisageais ainsi leurs enfants. A leurs yeux, j'étais, je le savais pitoyable. Hagarde et fatiguée, je ne voyais plus personne. Tous ces visages se confondaient et s'emmêlaient en un brouillard humain.
Mais, au détour d'une allée, je le vis là, debout. Le bruissement des feuilles sous mon pas lui fit redresser la tête. Il n'était pas plus haut que trois pommes mais il était si beau. Je me sentis fondre de bonheur. Il était là. Il était enfin en face de moi. Allait-il me reconnaitre. Je le regarder me regarder. Ses grands yeux noirs s'illuminèrent de bonheur et d'admiration. Je ne pus m'empêcher de lui sourire tendrement. Je m'accroupis non loin de lui. Je n'osais pas m'approcher d'avantage. Je sentais qu'il m'observait. Ce n'était encore qu'un bébé ! Je tentais de refouler au plus profond de moi tout cet amour que j'avais pour lui. J'avais envie de le prendre dans mes bras, de le serrer contre moi. Je n'osais pas faire le moindre mouvement. J'avais trop peur de l'effrayer et de le faire fuir. J'étais donc toujours accroupie, immobile. J'avais oublié tout ce qui nous entourait.
Je le vis s'approcher de moi tout doucement. Puis après un cri déchirant, il se mit à courir vers moi les bras tendus. A quelques pas de moi, je le vis trébucher sur une pierre. Je l'ai rattrapé de justesse, au vol. Je l'ai soulevé et je l'ai fait tournoyer autour de moi. Son rire enfantin et joyeux a résonné dans mes oreilles. Il a noué ses deux bras autour de mon cou et posa sa tête contre mon épaule et me serra très fort dans ses bras.
Autour de nous, les feuilles brunes et or tombaient. Le vent, par saccade, les soulevaient dans une ronde sans fin. Nous étions seuls au monde. Les amoureux sont toujours seuls au monde.
Il était du haut de ses quatre ans l'homme de ma vie. Il avait niché son visage dans mes cheveux, je sentais son souffle haletant dans mon cou.Il releva la tête et me regarda. Des larmes gelées par le froid automnal inondaient son visage. Je les lui ai essuyées. Je me sentie envahie par une vague de tendresse. Quand il posa sa tête contre ma poitrine, je lui ai caressé les cheveux, doucement. Je luttais afin de ne pas pleurer, moi aussi.
Nous étions accroupis tous deux au milieu d'une allée et les passants nous regardaient, interrogateurs. Nous n'y faisions pas attention. J'évitais de penser au futur. Seul ce moment magique et unique était important. Il était dans mes bras, avec moi et c'est tout ce qui comptait.
Alors que ce soit pour quelques secondes, quelques minutes ou quelques heures, quelle importance ?
L'idée de le perdre encore une fois était insupportable. Je sentais vriller au fond de moi cette douleur sourde et muette. Avant de me laisser immerger par elle, je pris son doux visage entre mes mains. Ses yeux en pleurs étaient encore plus noirs. Ses joues étaient rougies par le froid. Sa bouche avait la moue boudeuse des enfants de son âge. Quelques mèches blondes balayaient son front. Je le fixais amoureusement afin de ne jamais oublier ce visage d'enfant. Il avait le regard franc et sincère des gamins de son âge. On y lisait l'innocence de l'enfance jusqu'au fond de son cœur.
Je ne pourrais jamais décrire le sentiment puissant mais malheureusement fugace qui m'a envahit quand il m'a dit "je t'aime". Je n'avais jamais oser espérer l'entendre me dire ces trois mots là un jour. Je savais que désormais ils résonneraient toujours au plus profond de mon cœur.
"Cédric" - Ce nom crié avec désespoir, vint briser la communion de nos deux êtres. Ses yeux implorants cherchaient en moi un refuge, une aide. Je me suis relevée brusquement, je l'ai repoussé. J'ai reculé de quelques pas. Tout son être criait son désespoir . Mon cœur s'est affolé. Je ne pus retenir mes larmes plus longtemps. La voix se fit hésitante. Quand Cédric se décida à la rejoindre, je le suivis des yeux. Ma vue s'était brouillée. Je le distinguais mal mais ne le voyais que trop se diriger vers elle.
Debout, immobile, mes cheveux défaits par le vent, flottaient devant mon visage. Je les regardais s'éloigner de moi à jamais. J'étais incapable du moindre mouvement. Une douleur intense irradiait tout mon corps. Je ne sais pas combien de temps je suis restée ainsi au milieu du parc.
Mais quand je recouvris un peu mes esprits, la nuit avait envahit le parc. Mon épais manteau de laine ne me protégeait plus guère du froid. J'étais gelée. Le froid avait pris possession de mon corps et de mon cœur. Cet instant de bonheur si fort et si fugace s'était définitivement envolé.
Un bruit de pas me fit me retourner. Une femme grande, svelte, à la chevelure flamboyante se dirigeait vers moi. Habillée de noir, elle se fondait dans le paysage nocturne. Elle avait dans les bras une grande couverture dont elle m'enveloppa. Je l'ai dévisageais surprise. Seul son visage semblait illuminé. Elle avait la peau extrêmement blanche, des yeux verts intenses et une bouche rouge écarlate. Elle était vraiment très belle. Elle me sourit doucement. Je ressentis en moi comme une vague de chaleur. Autour de nous, le temps semblait s'être arrêté. Je la vis me tendre la main. J'hésitais à la prendre. Elle me dit alors "je suis la mort, vient ..."
Je la regardais surprise et toujours hésitante. Elle me regarda toujours souriante et s'approcha d'avantage de moi. Je répondis à son sourire et lui pris la main.
En cette froide nuit de novembre, de nombreuses personnes ont vu s'éloigner ensemble et disparaitre au bout d'une allée deux femmes vêtues de noir.
Commentaires
1. Le jeudi 19 février 2009 à 07:48, par allolune
2. Le samedi 21 février 2009 à 09:25, par Rachel
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